News Press + AFP
jeudi 2 septembre 2010
NewsPress et vous
Communiqué

Interview d'Hubert Reeves, Astrophysicien, au sujet du Grenelle de l'environnement

HUBERT REEVES et la Ligue ROC - 22/10/2007 16:05:00

- Quel serait selon vous le "Grenelle idéal "?

Qu'il y ait un Grenelle est déjà remarquable. Qu'il fasse parler de lui est preuve de l'intérêt qu'il suscite même chez ceux qui n'en ont pas eu l'initiative. Bien sûr on peut tout critiquer. C'est la loi de la démocratie. Et on peut même faire des procès d'intention. On peut aller jusqu'à émettre des pronostics totalement défaitistes... C'est pourtant hasardeux.

Je suis dans le camp des optimistes volontaires. La Ligue ROC que je préside est une des associations qui ont pris part aux campagnes électorales et soutenu le Pacte écologique de Nicolas Hulot. Nous nous sommes donc retrouvés dans le collège des associations de protection de la nature et de l'environnement (APNE) participant aux groupes de travail préparatoires au Grenelle.
Nous croyons profondément que des décisions de rupture sont nécessaires et aussi des décisions structurantes. Alors lesquelles?

Pour que le Grenelle ouvre une ère nouvelle, une unanimité s'est faite dans le groupe "Gouvernance' pour des mesures importantes. Ainsi, par exemple si le Conseil Economique et Social (CES) est modifié pour que l'Environnement soit intégré à égalité avec les deux premières préoccupations, ce sera une décision majeure puisque l'environnement ne sera pas omis dans les avis émis par cette institution tant au niveau national que dans les régions, C'est à la fois une mesure structurante et de rupture: une mesure idéale. Elle va de pair avec la reconnaissance, sous réserves de critères de représentativité et de légitimité, des APNE comme interlocuteurs environnementaux tout comme les syndicats sont des interlocuteurs sociaux.

De même façon il faut une structure où les collectivités locales mettent en commun toutes leurs expérimentations réussies afin que l'effet boule de neige accélère les évolutions positives permettant la réduction des gaz à effet de serre et stoppant l'érosion de la biodiversité. L'idéal serait de ne pas négliger ce second péril.. Une des mesures qui nous tient particulièrement à coeur est la trame verte .Il s'agit de relier tous les espaces protégés par des corridors biologiques. Une belle idée, un atout pour la biodiversité.. . Et cette trame doit être décidée de telle manière que son intégralité soit appréciée et respectée.


- Où en est le Canada par rapport à la France ?

A vrai dire, je ne fais jamais de comparatif précis. Comme en France, la protection de l'environnement devient une question importante et le sujet est abordé de plus en plus fréquemment. Comme en France rien de durable ne peut se réaliser sans l'adhésion des populations et des semaines de sensibilisation sont organisées.

Comme en France les pollutions et les changements climatiques sont des préoccupations majeures.

Je vous réponds du Québec et vous signale que j'y parle à la fois du Grenelle et de mon souhait que l'ONUE voit le jour. L'idéal, que ce soit pour le CES ou l'ONU, c'est d'ajouter un E... à leur nom: E comme Environnement et de défendre l'Environnement non pas envers et contre tout mais au contraire en se préoccupant en même temps de l'Economique et du Social.


- Après avoir longtemps mis de côté la question de l'écologie, le gouvernement français veut résoudre tous les problèmes d'un coup, n'est ce pas trop ambitieux ?

Résoudre tous les problèmes d'un coup? C'est mission impossible. Même le plus doué des magiciens ne réussirait pas ce tour de forces. Il ne faut pas oublier que les travaux d'Hercule étaient bien peu difficiles à côté de ceux qui sont nécessaires pour relever les défis identifiés. Il faut faire attention à ce que le remède ne soit pas décidé dans la précipitation, éviter de tomber de Carybde en Scylla et le recours aux agrocarburants est typiquement une décision qui mériterait plus de prudence. La fable du lièvre et de la tortue devrait nous faire nous méfier de partir en trombe sur une piste sans en avoir exploré tous les écueils.


- La place de la recherche scientifique n'a-t-elle pas été trop négligée dans les préparatifs du Grenelle?

Sans doute, et sans doute mille autres sujets. Indéniablement, nous avons grand besoin d'éclairages scientifiques pluridisciplinaires donc des efforts de recherches s'imposent.

J'aimerais citer l'idée de Bruno Latour qui, aux Assises de la biodiversité organisées en novembre 2006, proposait une seconde Chambre au Sénat: celle des représentants des non humains, Leurs représentants ne pourraient être que des scientifiques, des naturalistes, ou encore par exemple des membres de notre ligue en avocats qu'ils sont des espèces et des individus!

J'aime beaucoup cette idée parce que nous devrions nous soucier de toutes les espèces, de tous les milieux de vie, puisque nous en sommes tributaires. Et nous sommes encore bien ignorants de toute cette vie dans le sol, dans la mer... Pour en revenir à votre question: il faut en savoir toujours plus et la recherche scientifique ne doit pas rester un parent pauvre. Il faudrait, au contraire, lui donner des moyens accrus.


- Et pourquoi n'adoptez-vous pas le terme "décroissance"?

Pour qu'une stratégie réussisse, elle doit se généraliser. Certains proposent la décroissance, c'est leur droit. Mais, de mon point de vue, ce n'est pas une proposition fort séduisante sinon elle galvaniserait les foules. Pourtant, à défaut de réduire volontairement certaines utilisations de ressources naturelles non renouvelables (le pétrole en est l'exemple-type), leur décroissance est quand même inéluctable. Alors tout serait-il dans la présentation? N'est-il pas plus incitatif de préconiser de faire mieux? de promouvoir les énergies inépuisables pr exemple?

Et puis parler de décroissance nécessite toujours une grande prudence car les interlocuteurs peuvent, en n'entendant que le mot sans les explications, le rejeter avec vigueur s'ils sont dans le besoin, privés de ressources décentes... Le terme de décroissance ne peut concerner que les riches dans les pays riches...


Hubert Reeves
Astrophysicien
Président de la Ligue ROC