Inceste et justice, Maître Isabelle Steyer répond à nos questions

NEWS Press - 17/10/2015 10:30:00


Maître Isabelle Steyer est spécialisée dans la défense pénale des victimes.
Elle est l'avocate, notamment, de l'association La Voix de l'Enfant.

Isabelle Steyer traite de nombreux dossiers de violences d'enfant (drame du petit Bastien tué dans une machine à laver) et, parmi ceux-ci, de violences sexuelles (affaire d'Outreau). Elle dispose d'une expérience reconnue dans des combats sombres et douloureux menés au côté des victimes.


1) Pourquoi la France est-elle si timorée sur le sujet de l'inceste ?

L'inceste touche à des fondamentaux inimaginables. De même qu'il nous est impossible de réaliser que celui que nous fréquentons régulièrement commet de telles horreurs.
Si l'inceste se rencontre dans tous les milieux, plus on monte dans l'échelle sociale, moins l'enfant est entendu et protégé.


2) Comment appréhende-t'on les signaux lancés par l'enfant ?

Je rencontre fréquemment dans mes dossiers des enfants dont les signaux sont envoyés à l'adulte et que celui-ci ne veut pas entendre. Ce sont des petites bribes d'histoire lancées par l'enfant et décontextualisées par l'adulte. L'adulte déplace le problème. Il banalise et estime que l'enfant a mal compris, mal vu, mal entendu. Selon l'adulte, pour que l'enfant raconte de telles choses, cela signifie qu'il est sexualisé trop tôt. Il y a une inversion entre la réalité et l'imagination.

L'enfant se confie aux adultes dont il se sent proche et qui peuvent l'entendre. Mais la force de sa parole dépendra de celui qui recueillera ses mots et de la valeur qu'il leur donnera.

Les services sociaux et les services scolaires qui sont susceptibles de suivre l'enfant victime ne sont bien souvent pas « outillés » pour établir un signalement. Les premiers car ils sont mal formés à la question de la maltraitance et donc de l'inceste ; les seconds car il est difficile de se rendre compte de la réalité en raison de l'absence de marques visibles comme les hématomes et les contusions fortes.

Très souvent, quand il y a signalement réalisé auprès du Parquet, il n'aboutit pas, l'adulte n'ayant pas entendu l'enfant ou n'ayant pas voulu l'entendre et le Parquet classe l'affaire sans suite.


3) Comment la parole de l'enfant est-elle entendue ?

Il est difficile de faire parler un enfant et de lui faire décrire les actes commis. Il n'en a pas de référence mentale et l'on ne peut entrer dans les détails comme on le fait avec un adulte. Il sent que ce qui a été commis sur lui ou sur d'autres est monstrueux, mais il ne le verbalise pas. De plus, l'enfant se rétracte très facilement et refuse de parler pour des raisons peu rationnelles, un geste, un mot, un regard.
Les temps de l'adulte et de l'enfant ne sont pas les mêmes.

L'enfant se rétracte aussi quand il est confronté à ses parents car il sent qu'il les met en accusation. Il y a pour lui un dilemme douloureux. C'est pourquoi les interrogatoires se déroulent fréquemment devant des glaces sans tain. Ce qui est difficile, c'est le regard.

Bien souvent, l'enfant ne parle pas car il a confiance dans les auteurs des actes.

La formation de la police et de la gendarmerie en charge des mineurs est inégale et dans ce domaine pas toujours efficiente. En effet, l'enfant doit être accompagné dans les démarches policières et judiciaires, interrogé, filmé. Le lieu où tout ceci se déroule est très important pour lui. Ce lieu doit le sécuriser comme c'est le cas dans un milieu hospitalier où il est entouré. Or, les interrogatoires ne sont pas toujours menés dans des endroits sécurisants pour l'enfant.

Par ailleurs, il est un fait que l'affaire d'Outreau a beaucoup nui à la parole des enfants victimes. En jugement, ils n'ont pas toujours été traités avec délicatesse ; la globalité de la problématique des violences sexuelles sur mineurs n'a pas été prise en compte.


4) Existe-t'il un portrait type d'auteur incestueux ?

L'homme incestueux a des relations fusionnelles avec son conjoint et cette fusion s'étend à l'enfant.
Il est égocentrique et narcissique. Dominant et tyran domestique, il dispose d'une forte capacité d'emprise et de séduction. Ses réactions sont binaires : si l'on conteste, on est contre lui ; sinon, on est avec lui.
La mère est en admiration devant son conjoint et exécute ses désirs domestiques. Souvent, elle a laissé l'enfant dormir avec son père. Elle ne voit pas ou ne veut pas voir. En général, cette mère a subi des actes incestueux et n'a pas été protégé de son bourreau.

Il est difficile à l'enfant de réaliser que la situation est anormale. Ce n'est qu'au premier flirt que la vérité apparaît.


5) Quelle réparation est-elle accordée aux victimes ?

Les dommages intérêts qu'ils reçoivent au titre du préjudice moral sont très faibles. Ils s'élèvent au maximum à 30 000euros en cas d'inceste. Mais le montant est le même pour la perte d'un enfant ou d'autres situations tout aussi traumatisantes.

Je me bats pour que ce seuil soit relevé.

Bien souvent, l'attente de la victime est trop forte ; elle est donc déçue.

Propos recueillis par Solange Mulatier pour NEWS Press


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