Mathilde Brasilier - « Il y avait le jour, il y avait la nuit, il y avait l'inceste »

NEWS Press - 21/10/2015 15:00:00

Mathilde Brasilier, alias Maud Steiner, est architecte. Elle se consacre aujourd'hui au journalisme et collabore à Sciences et Avenir, au Nouvel Observateur et au magazine Challenges.

Son livre, « Il y avait le jour, il y avait la nuit, il y avait l'inceste », est un roman autobiographique. Mathilde Brasilier nous raconte à mots couverts, sans crudité et avec beaucoup d'émotion et de retenue, son calvaire.

Il a débuté quand elle avait 5 ans et son frère 4, et, si les faits d'inceste de la part de leur père se sont déroulés sur une période de cinq années, ce calvaire ne les a pas lâchés pour une vie entière. La chair est marquée, la vie en est bouleversée, le rapport à soi-même et aux autres n'a plus ni approche ni structure logique et la mort s'installe très tôt dans l'esprit d'enfants très jeunes.

Mère de deux enfants, elle a été atteinte d'amnésie « protectrice » de 10 à 40 ans, tout en étant insomniaque chronique depuis l'âge de 8 ans. Elle fut accompagnée par Catherine Dolto grâce à l'haptonomie, thérapie par le toucher.

Mathilde Brasilier répond à nos questions.


1) Votre livre a-t-il une vertu curative et réparatrice pour vous, en premier lieu, et pour toutes les victimes des mêmes actes ?

L'écriture m'a permis d'évoquer à ma façon tous les faits. Les transcrire, c'est ranger les choses, les analyser, les ordonner. Le but de mon livre est de dire, transmettre, témoigner, peu importe que les autres croient ou non ce qui est écrit.

L'inceste est un phénomène assez courant qui tue, en silence, avec la complicité passive du conjoint. Le but premier de mon livre est de prévenir l'inceste, pour que ces situations existent le moins possible, que l'entourage immédiat des enfants, professeurs et professionnels de l'enfance notamment, soient vigilants, pour que les adolescents en souffrance acquièrent la force de devenir adulte.

« Se réparer » ne peut se faire qu'en décidant d'un accompagnement avec un psychologue, un psychiatre. C'est un acte courageux de se dévoiler mais il est nécessaire de sortir de la honte, sinon la douleur se retourne contre soi et le suicide est proche. Il faut octroyer aux victimes le droit d'être heureuses. Or, très souvent, on rencontre des dépressions répétitives, symptômes d'autodestruction. La réconciliation est nécessaire à la reconstruction.

Néanmoins, on n'est jamais complètement réparé. Si l'intelligence l'est, le corps est abimé. Jusqu'à aujourd'hui, je ne peux m'endormir sans somnifère et le visage de mon père m'apparaît chaque soir avant le sommeil.

Mon livre a aidé de nombreuses personnes qui m'ont témoigné leur reconnaissance. Il a pour objectif de diriger vers la Vie les personnes meurtries. Pour mon frère, comme il le disait lui-même, « il n'y aurait pas de plus tard » ; si j'avais aidé mon frère, il serait avec nous aujourd'hui. Une partie de ma famille est reconnaissante car il y a libération de la parole et du souvenir dans une « tribu » meurtrie.


2) Votre thérapie a débuté en 1995. Qu'est-ce qui vous a conduit à entreprendre une thérapie alors que vous pensiez avoir eu une enfance heureuse ?

Quand mon fils a eu 2 ans, je me suis rendue compte d'une anormalité dans son comportement et suis allée consulter Catherine Dolto. Elle a demandé à me suivre en thérapie, ayant détecté sur moi des signes particuliers (regards, gestes, etc.). Cette thérapie par le toucher ouvre des portes et atteint des lieux intérieurs reculés. Catherine Dolto possède un véritable talent. En effet, je n'étais pas une patiente docile et toute ma résistance se focalisait sur ma famille et son environnement. Elle a su trouver mes « ressorts » et tous mes souvenirs se sont réveillés. Malgré la douleur, connaître l'horreur vécue fut pour moi une libération. Je n'avais plus le sentiment d'être poursuivie par un fantôme que je ne pouvais nommer.
J'écris : « Il existe un chant de Brahms qui paraphrase l'Ecclésiaste. Il dit : « Il faut que la bête meure, mais l'homme aussi. L'un et l'autre doivent mourir ». Quand l'être qui vous a donné la vie vous détruit, vous êtes fracassé et perdez votre enveloppe extérieure. Mais la thérapie a reconstruit « ma coquille d'oeuf ». L'enveloppe est réparée et j'ai recouvré ma sécurité.


3) Si vous n'aviez pas été accompagné de votre frère, qui s'est suicidé à l'âge de 24 ans, auriez-vous survécu ?
Mon frère m'a donné la force de survivre pendant ces cinq années. Mes douleurs, je les surmontais pour lui ; ce qui nous était le plus difficile était de voir l'autre souffrir. Si je suis devenue amnésique à 10 ans, dès notre fuite, il n'en a rien été pour lui. Pour me protéger, il n'a rien évoqué. Paradoxalement, enfants, nous aimions notre père et faisions tout pour ne pas nous faire remarquer : bon travail, bonne tenue. Plus tard, sur la volonté de mon père, je suivis des cours d'architecture. Mon frère a fermement tenu tête et est devenu ingénieur. Ses relations avec mon père étaient faites d'ignorance, distance et cynisme car il lui en voulait profondément et le lui a dit.


4) Votre père a été interné après des faits particulièrement violents qui vous ont conduit à vous sauver pour survivre. De quoi souffrait-il ?

D'une simple perversion ou d'une maladie psychique plus profonde ? En effet, on peut se demander ce qui pousse quelqu'un à commettre de tels actes sur des enfants, a fortiori sur les siens.

Mon père était atteint d'une perversion sexuelle profonde. Lorsque nous avons fui, mon frère et moi, il a déclaré une crise de paranoïa aigüe doublée d'un délire de persécution. La cause en était l'échec qu'il avait subi en laissant échapper les deux proies que nous étions. Ma mère a immédiatement demandé son internement.

L'environnement dans lequel nous évoluions a joué un grand rôle. En effet, le sujet de l'inceste était impossible à aborder dans les années 60/70, a fortiori dans notre milieu social privilégié où prédominaient les apparences. De plus, dans les milieux artistiques, la pédophilie était probablement plus développée qu'ailleurs, existant une confusion entre le « beau » et le corps d'un enfant dont la forme est idéale.


5) Vous semblez avoir vécu cette situation en vase clôt. Personne de votre famille ou des amis de vos parents ne vous a donc protégé ?

Nous vivions en effet entre nous, la famille de mon père et nous-mêmes, comme une tribu qui se retrouvait à chaque vacances ou presque dans notre château de famille.

Mon père était intelligent et manipulateur, comme la plupart des pervers, et préméditait ses mauvaises actions. C'était un homme admiré et respecté. Si certains savaient, ce qui est probable, cela ne nous a été d'aucune aide ni d'aucun soutien. De toute façon, l'inceste n'était, et n'est toujours pas, je le crois sincèrement, considéré comme un acte grave.

Néanmoins, un projet de loi en discussion au Parlement fera évoluer les choses : l'acte incestueux sera inscrit au code pénal et ne sera plus seulement une circonstance aggravante. Les victimes auront les moyens d'être défendues et entendues.


6) Votre roman est aussi une oeuvre littéraire tant votre écriture et la description de vos émotions sont soignées. Vous écrivez : « Et que la honte d'avoir les pieds nus, elle est dérisoire face à une blessure en sept lettres, qui commencerait par la lettre « I » et ne se terminerait jamais ». Continuerez-vous dans la littérature et aurons-nous la chance de lire un second livre ?

Depuis ma petite enfance, j'aime écrire, c'est ma passion et je suis faite pour cela. Je n'en resterai donc pas là ! Prochainement, je vais commencer à rédiger un roman qui ne sera pas triste. C'est mon projet de l'été.

Je participerai aussi certainement à une adaptation cinématographique de « Il y avait le jour, il y avait la nuit, il y avait l'inceste ».

*« Il y avait le jour, il y avait la nuit, il y avait l'inceste » Editions Mélibée
Propos recueillis par Solange Mulatier pour NEWS Press


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