L'Elixir d'Amour
Ville de Limoges
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28/10/2011 12:00:00
L'Elixir d'Amour exalte le charme sensuel de la voix, montre grand appétit pour quiproquos et doubles jeux. Nemorino aime Adina, qui, pour raviver la jalousie de celui qu'elle dit ne pas aimer, accepte d'épouser Belcore, qui pourrait aussi s'unir à Giannetta. Je t'aime - Moi non plus. Au coeur de ces chassés-croisés virtuoses se superpose à l'enjeu de séduction celui de la manipulation. Les personnages de Donizetti sont bien les seuls à être dupes : dans ces marivaudages, on jouit du plaisir prévisible des règles qui déterminent le jeu, délimitent le décor et définissent les caractères. L'elixir affiche d'ailleurs sa parentèle avec le théâtre - celui de Scribe qui inspire à Romani le livret et la commedia dell'arte.
Le metteur en scène Richard Brunel, issu du théâtre et actuel directeur la Comédie de Valence, connaît bien ces conventions et en décale les lignes pour une meilleure radiographie des sentiments.
Son Elixir est une « éducation sentimentale », un roman d'expérience où germent la révélation et l'acceptation de soi. Assurément, le jeu de l'amour ne cède rien au hasard - quitte à faire mentir la musique, qui elle semble badiner. Par delà le retour à l'ordre amoureux que le public milanais applaudit en 1832, et avec une énergie galvanisante, cet Elisir d'aujourd'hui questionne l'être humain confronté à sa solitude, à sa condition de travail, à sa difficulté à être avec les autres.
Note d'intention du metteur en scène Richard Brunel et du dramaturge Catherine Ailloud-Nicolas
L'Elixir d'amour n'est pas un conte qui se termine bien, une histoire idéalisée dans laquelle un jeune homme, pauvre et inculte, parvient à séduire celle qui le domine socialement et intellectuellement. Un Nemorino-Cendrillon en quelque sorte. L'Elixir est beaucoup plus que cela. C'est, sous l'apparente légèreté, un voyage dans les méandres des sentiments, une radiographie des ressorts amoureux, un parcours dans la complexité de l'âme humaine.
Adina, femme de pouvoir, libre et indépendante, se rit de Tristan et Yseult. Le mythe de l'amour absolu et exclusif, emblème de l'union entre Eros et Thanatos, n'est pour elle qu'une histoire comique que l'on peut partager avec ses employés, le temps d'une pause. Au nom de la sensualité, du plaisir, Adina refuse l'engagement, la stabilité. Elle joue avec les cadres sociaux, elle joue avec les hommes, elle joue avec le feu. Et l'on a l'impression que cette assurance, nourrie par la croyance en son invulnérabilité, agit sur l'imaginaire masculin comme une boîte à fantasmes. Nemorino et Belcore sont tous deux inadaptés à cette femme. Ils lui proposent le mariage, c'est-à-dire le cadre social, la stabilité contre la liberté, la permanence contre la mobilité.
La situation est dramaturgiquement bloquée car Adina refuse tout dénouement possible : l'engagement avec Nemorino, l'amoureux transi et sentimental ; le mariage avec Belcore, le militaire pressé qui mène cette affaire à la hussarde. Il faut donc que la solution vienne de l'extérieur. Il faut que Nemorino, désinhibé par le faux élixir de Dulcamara, feigne soudain l'indifférence. Il faut qu'un oncle à héritage meure opportunément, comme dans toutes les bonnes comédies. Le jeune délaissé devient soudain intéressant pour les femmes qui l'entourent, y compris Giannetta, et Adina découvre les blessures de l'amour-propre.
Nous avons voulu raconter cette histoire à travers le quatuor Adina, Nemorino, Belcore et Giannetta, plutôt qu'avec le seul couple central. Cela permet de rendre compte de toutes les figures de cette danse de mort qu'est le quadrille amoureux : abandon, coup de foudre, mensonge, tricherie, fauxsemblants.
Adina et Nemorino jouent à un jeu dangereux pour eux mais aussi pour les autres. Ils vont jusqu'au bout de l'expérience du mensonge. Ils se mettent en scène, et ce faisant, ils utilisent Giannetta et Belcore. La fin justifie les moyens. Évidemment, ils risquent gros. Adina est près de se retrouver mariée à un homme qu'elle n'aime pas. Nemorino, le rejeté, l'humilié, signe un engagement militaire qui peut le conduire à la mort. Deux cauchemars qui menacent de devenir réels. Deux tricheries qui peuvent être payées très cher. La tristesse et la dépression gagnent pour aboutir à l'ultime duo amoureux, duo de la dernière chance qui a tous les topoï marivaudiens. Le « je ne sais plus où j'en suis », comme marqueur du désarroi, de la perte de soi ; les fausses sorties comme autant de menaces de fin déceptive. Avant que surgisse le cri d'amour d'Adina, cri de révélation pour elle, de libération pour Nemorino. Un cri sauvage, loin du murmure amoureux attendu. Un cri de dénouement.
Le théâtre des sentiments nécessite des observateurs, ce que Rousset appelle la « structure du double registre ». Certes, il y a les choeurs, celui des paysans et celui des militaires, mais ils ne peuvent être que des spectateurs passifs. Il y a aussi Giannetta, la première victime collatérale du jeu amoureux, mais son rôle est surtout de tenter d'empêcher que le pire n'arrive. Mais en réalité, le rôle de spectateur averti va être dévolu à Dulcamara. Nous avons voulu en faire un personnage plus complexe que le simple bateleur charlatan de la tradition. Il traverse les villages. Peut-être a-t-il eu son heure de gloire mais à présent il est solitaire, désabusé et il ne retrouve un peu de la flamme d'antan que dans le moment de la vente, à condition que celui-ci se passe bien. Il entre dans cette histoire par effraction, en observateur indifférent. Quand Nemorino lui demande de l'élixir, il lui donne du vin à la place sur une impulsion, comme une tentative de sauver son activité commerciale, bien mal en point.
Mais au bout du compte, il s'insère dans cette microsociété, il s'y intéresse, il en devient l'observateur actif. Un moment, il est même troublé par Adina. C'est un raté enfin utile, un vendeur devenu psychologue. Un coeur en hiver un moment dégelé. Il subit lui-même, comme tous les personnages de cette histoire, l'expérience de la transformation.
L'Elixir d'amour est donc tout cela : un roman de formation, une expérience des sentiments, un théâtre de la vie. Et l'on découvre, dans cet opéra, expérience étonnante s'il en est, que même la musique ment. Car de façon troublante et assez rare la musique lutte avec le texte et les situations pour tenter d'affirmer, contre vents et marées, que tout est au mieux quand tout va mal. C'est en partant du texte et des situations, en replaçant l'action dans une campagne d'aujourd'hui, que se révèle, sous la pétillance des motifs et des accords, une réelle mélancolie.
Richard Brunel (metteur en scène) et Catherine Ailloud-Nicolas (dramaturge) / décembre 2010
A l'Opéra-Théâtre de Limoges
vendredi 4 novembre 2011 à 20h30 / dimanche 6 novembre 2011 à 15h
Opéra en 2 actes de Gaetano Donizetti (1797-1848) Livret de Felice Romani d'après Le Philtre d'Eugène Scribe Créé le 12 mai 1832 au Teatro della Canobbiana de Milan Nouvelle production
Contact presse : Caroline Fureix - 05 55 45 60 49 - caroline_fureix@ville-limoges.fr - Plus d'informations : www.ville-limoges.fr