Soudan : Les civils du Sud-Kordofan décrivent l'horreur des bombardements
Human Rights Watch
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02/09/2011 15:55:00
L'ONU doit exiger un accès humanitaire et la fin des frappes aériennes aveugles
Les Forces armées soudanaises (FAS) se livrent à des bombardements sans discernement de zones civiles dans la région des monts Nouba au Sud-Kordofan et empêchent l'assistance humanitaire d'atteindre des personnes déplacées qui en ont désespérément besoin, ont affirmé aujourd'hui Amnesty International et Human Rights Watch.
Lors d'une mission d'une semaine menée dans la région fin août, des chercheurs des deux organisations ont enquêté sur 13 raids aériens effectués sur les localités de Kauda, Delami et Kurchi. Ces attaques ont causé la mort d'au moins 26 civils et en ont blessé plus de 45 depuis la mi-juin. Les chercheurs ont eux-mêmes vu des avions gouvernementaux tourner autour de zones habitées par des civils et larguer des bombes, forçant les habitants à se réfugier dans les montagnes et dans des grottes.
« Cette campagne incessante de bombardements tue et mutile des civils - hommes, femmes et enfants - et déplace des dizaines de milliers de personnes, les plongeant dans une situation désespérée de dépendance de l'aide internationale, tout en empêchant des communautés entières de faire des semailles et de nourrir leurs enfants », a déclaré Daniel Bekele, directeur de la division Afrique à Human Rights Watch.
« Le gouvernement soudanais commet des meurtres en toute impunité et essaye d'empêcher le reste du monde de le savoir », a ajouté Donatella Rovera, conseillère senior à la division de réaction aux crises d'Amnesty International. « La communauté internationale, en particulier le Conseil de sécurité de l'ONU, doit cesser de détourner le regard et doit agir face à cette situation. »
Les civils n'ont aucun moyen de se protéger des bombardements effectués à l'aveugle. Des parents de victimes ont raconté leur calvaire à Amnesty International et à Human Rights Watch: « J'ai entendu des explosions, puis un voisin a ramené le corps de Maryam à la maison », a dit la mère de deux filles tuées lors d'un raid aérien. « Elle avait été touchée à la tête et une partie de sa tête avait disparu. Il m'a dit d'aller au cimetière car c'est là qu'on avait transporté le corps d'Iqbal. J'y suis allée mais ses blessures étaient tellement horribles que je n'ai pas pu regarder. »
Selon des groupes chargés de l'assistance sur le terrain, les bombardements, les attaques et les combats ont forcé plus de 150.000 personnes à abandonner leurs habitations dans les régions contrôlées par les forces d'opposition, où les restrictions imposées par le gouvernement ont empêché les organisations humanitaires de livrer de la nourriture et d'autres fournitures. Environ 5.000 personnes ont franchi la frontière du Sud-Soudan pour gagner une installation pour réfugiés dans l'état d'Unity.
Les bombes ont eu un impact dévastateur sur la population civile. Des communautés entières, qui ont été forcées de fuir leurs habitations par les bombardements à répétition, vivent dans des conditions difficiles dans des grottes, au sommet de montagnes, sous des arbres ou en pleine nature, loin des villes. Ils manquent de nourriture, de médicaments, d'installations sanitaires et d'abris contre les fortes pluies. De nombreuses familles déplacées ont dit aux chercheurs qu'ils mangeaient des baies et des feuilles et que leurs enfants souffraient de diarrhée et du paludisme.
Le 23 août, le président Omar el-Béchir, qui fait l'objet d'un mandat d'arrêt de la Cour pénale internationale (CPI) sous l'accusation de graves crimes contre les civils au Darfour, région de l'ouest du Soudan, a annoncé un cessez-le-feu unilatéral de deux semaines au Sud-Kordofan, où les forces soudanaises affrontent des groupes d'opposition armés depuis début juin. Cependant, des organisations locales sur le terrain ont indiqué que malgré ce cessez-le-feu, le gouvernement continuait de bombarder les zones civiles. Béchir a également affirmé que ni les Nations Unies ni les organisations humanitaires internationales ne seraient autorisées à aider les personnes déplacées.
Pendant la semaine où les chercheurs étaient sur le terrain, des avions Antonov ont largué des bombes presque tous les jours sur des terres cultivées et des villages. Par exemple, le 14 août, un avion a largué des bombes près du village de Kurchi, à 70 kilomètres à l'est de Kadougli, détruisant la maison et les biens de Wazir al-Kharaba. Les chercheurs ont également photographié le larguage de trois bombes d'un Antonov près de Kurchi le 19 août à 17h15. Le 22 août, un homme a été gravement blessé à la jambe, une femme âgée a été touchée à la mâchoire et une école a été endommagée, du fait d'un autre raid aérien.
« Les attaques effectuées sans discernement contre les zones habitées par des civils et l'imposition de restrictions à l'aide humanitaire pourraient être assimilées à des crimes de guerre et des crimes contre l'humanité » a averti Donatella Rovera. « Ce genre d'attaque doit cesser immédiatement et une évaluation indépendante des besoins humanitaires et la livraison d'aide d'urgence doivent être autorisées. »
Aucune cible militaire évidente n'était visible à proximité des lieux visés par les raids aériens que les chercheurs ont visités. Des témoins ont affirmé que les Antonov ou des avions de combat volant à haute altitude avaient largué les bombes sur des zones civiles à proximité desquelles il n'y avait, selon eux, aucune cible militaire.
Des experts en matière d'armement ont indiqué aux deux organisations que les munitions utilisées ne sont pas équipées d'un dispositif de guidage et sont souvent poussées à la main hors des appareils de transport Antonov ou larguées d'autres avions d'une manière qui ne permet pas une grande précision d'impact. L'utilisation dans une zone d'habitation civile d'armes qui ne peuvent pas être dirigées avec précision sur un objectif militaire, permet de qualifier ces frappes d'aveugles et elles constituent une violation du droit humanitaire international, ont déclaré Amnesty International et Human Rights Watch.
Dans les zones tenues par le gouvernement, les agences de l'ONU et d'autres organisations humanitaires ont affirmé avoir été empêchées d'atteindre de nombreuses personnes affectées, à cause de la situation en matière de sécurité et de sévères restrictions imposées par le gouvernement. Les autorités soudanaises ont empêché ces mêmes agences d'avoir accès aux civils et de leur apporter des secours dans les zones contrôlées par l'opposition en refusant d'autoriser leurs vols. Des pistes d'atterrissage pouvant être utilisées pour la livraison de l'aide humanitaire ont également été ciblées par les raids aériens. Les 14, 19 et 24 juin, des appareils gouvernementaux, parmi lesquels des avions de combat, ont largué des bombes sur et à proximité de la piste de Kauda.
Le gouvernement a affirmé le 20 août qu'il n'avait jamais imposé de restrictions d'accès aux monts Nouba. Mais Béchir a déclaré trois jours plus tard qu'aucune organisation internationale ne serait autorisée dans l'État du Sud-Kordofan et que seul le Croissant-Rouge soudanais serait habilité à livrer de l'aide.
En tant que parties au conflit, le gouvernement soudanais et les forces d'opposition doivent immédiatement permettre que l'aide humanitaire acheminée par voie aérienne ou terrestre atteigne toutes les populations affectées, où qu'elles se trouvent, ont déclaré Amnesty International et Human Rights Watch. Toutes les agences humanitaires doivent se voir accorder un accès sans restrictions pour porter secours aux populations civiles, qui ont un besoin urgent de nourriture, d'abris et d'autres prestations.
Le conflit entre le gouvernement soudanais et l'Armée de libération du peuple soudanais (ALPS) a commencé le 5 juin à Kadougli et à Um Durein, puis s'est rapidement étendu à d'autres villes et villages où étaient présentes à la fois les forces gouvernementales et celles de l'ALPS.
Les combats ont éclaté dans un contexte de tension croissante entre le Parti du congrès national (PCN) au pouvoir à Khartoum et le Mouvement de libération du peuple soudanais (MLPS) - le parti politique qui dirige désormais le Sud-Soudan indépendant - au sujet des dispositions à prendre dans l'état en matière de sécurité et des élections locales contestées, dans lesquelles le candidat sortant au poste de gouverneur, Ahmed Haroun, un ancien ministre chargé des affaires humanitaires qui est également l'objet d'un mandat d'arrêt de la CPI pour crimes de guerre et crimes contre l'humanité au Darfour, a été réélu de justesse.
Au Sud-Kordofan, vivent d'importantes populations d'ethnie Nouba qui ont noué depuis longtemps des liens étroits avec l'ancien mouvement rebelle du sud, qui a combattu les forces du gouvernement soudanais dans les monts Nouba pendant la guerre civile soudanaise qui a duré 22 ans et a pris fin en 2005. Quand le Sud-Soudan est devenu indépendant le 9 juillet dernier, le MLPS opérant au Soudan a pris le nom de MLPS-Nord et le groupe armé d'opposition au Sud-Kordofan est devenu l'ALPS-Nord.
Les chercheurs d'Amnesty International et de Human Rights Watch n'ont pu se rendre sur la ligne de front ou pénétrer dans les zones contrôlées par les Forces armées soudanaises, où les violences ont commencé. Mais ils ont pu interroger de nombreuses personnes déplacées qui avaient fui les combats de Kadougli ou d'autres zones.
Des témoins ont rapporté que les soldats et les miliciens tiraient sur les gens dans les rues et, munis de listes des noms de partisans connus du MLPS, fouillaient certains quartiers maison par maison et procédaient à des arrestations à des points de contrôle. Les témoins ont également décrit des destructions, des pillages et des incendies d'églises et de maisons, y compris la destruction au bulldozer des maisons de membres notoires du MLPS.
Ces récits corroborent de nombreux éléments du rapport du Bureau du Haut Commissaire aux droits de l'homme des Nations Unies (HCR) publié le 15 août. Ce rapport était fondé sur des recherches effectuées par les observateurs des droits de l'homme de la Mission des Nations Unies au Soudan (MINUS) avant l'expiration du mandat de celle-ci début juillet, à l'approche de l'indépendance du Sud-Soudan. Selon Amnesty International et Human Rights Watch, le rapport décrit une tendance systématique à commettre des meurtres et des attaques contre des biens civils, qui peuvent être considérés comme des crimes de guerre et des crimes contre l'humanité.
Le gouvernement soudanais a rejeté les conclusions du rapport de l'ONU et demandé au Conseil de sécurité de reporter toute discussion au sujet du Sud-Kordofan jusqu'à ce qu'il ait terminé sa propre enquête sur la situation en matière de droits humains.
« Le Soudan semble tenter de camoufler de sérieuses violations des droits humains, tout en continuant de bombarder les civils et d'empêcher l'aide humanitaire d'arriver », a déclaré Donatella Rovera, d'Amnesty International. « Le Conseil de sécurité se tait depuis bien trop longtemps. Il ne doit pas rester silencieux alors que des civils sont sous les bombes. »
Le Conseil de sécurité s'est réuni le 19 août mais n'a pas réussi à s'entendre sur une déclaration condamnant les violations des droits humains au Sud-Kordofan ni à agir concrètement, pour une large part à cause des objections de l'Afrique du Sud, de la Russie et de la Chine.
« La position de l'Afrique du Sud est particulièrement perturbante," a déclaré Daniel Bekele de Human Rights Watch. "En tant qu'État africain de premier plan, elle ne devrait pas tourner le dos à des victimes africaines au Sud-Kordofan. Au lieu de bloquer toute action, ce pays devrait mener la charge au Conseil de sécurité. »
Amnesty International et Human Rights Watch ont exhorté le Conseil de sécurité à condamner fermement et exiger la cessation des bombardements aveugles des zones habitées civiles et d'autres violations par le Soudan, à demander un accès sans restrictions à toutes les zones affectées pour les agences humanitaires et à agir concrètement pour faire en sorte qu'un dispositif indépendant de surveillance des droits humains soit établi à travers le Sud-Kordofan.
Les deux organisations ont également exhorté le Conseil à mettre en oeuvre les recommandations du Haut Commissaire aux droits de l'homme de mandater une enquête indépendante sur les violations présumées des droits humains et du droit humanitaire international commises au cours du conflit au Sud-Kordofan, et de faire rendre des comptes à leurs auteurs.