Alfred Grosser fête ses 85 ans, l'ambassadeur d'Allemagne lui rend hommage
Ambassade d'Allemagne
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02/02/2010 18:25:00
Le professeur Alfred Grosser fête ses 85 ans. À cette occasion, l'ambassadeur d'Allemagne a donné en son honneur un déjeuner en sa résidence, l'Hôtel de Beauharnais. Amis et compagnons de route du professeur Grosser ont répondu nombreux à cette invitation.
Dans son allocution, l'ambassadeur Schäfers a rendu hommage à l'action engagée que le professeur Grosser mène depuis de longues années en faveur des relations entre la France et l'Allemagne, rappelant qu'on voit en lui avec justesse l'un des plus importants médiateurs entre ces deux pays. L'ambassadeur a souligné que pour le professeur Grosser, outre les relations politiques et économiques, les échanges intellectuels et culturels jouaient un rôle essentiel dans l'amitié franco-allemande. Au nom de tous les invités présents, il a exprimé son souhait que le professeur Grosser fasse encore longtemps entendre sa voix dans et pour le franco-allemand.
1er février 2010 - À l'occasion de son 85e anniversaire, le politologue Alfred Grosser, professeur émérite à l'Institut d'Études Politiques de Paris, a accepté de répondre aux questions du CIDAL. Il livre les clés de son engagement au service de la relation franco-allemande, sa vision de l'Allemagne unifiée et ses attentes pour l'avenir. La Maison Heinrich Heine et l'Ambassade d'Allemagne lui rendront hommage le 2 février 2010 lors d'un colloque à Paris. Il participera, par ailleurs, à une conférence-débat consacrée à son dernier livre, D'Auschwitz à Jérusalem (Rowohlt, 2009), à la Maison Heine, le 24 mars.
CIDAL : M. Grosser, merci de nous recevoir. Vous êtes depuis plusieurs décennies un expert et un observateur privilégié des relations franco-allemandes. Quel a été, dans votre longue carrière, le moment le plus déterminant ?
Alfred Grosser : Je crois que c'est le point de départ, en 1944-46. J'ai été ému, le 11 novembre dernier, à l'Arc de Triomphe, lorsque j'ai entendu [l'hymne allemand] "Einigkeit und Recht und Freiheit". J'avais aussi été très ému par la poignée de main Mitterrand-Kohl à Douaumont. Mais ce sont deux erreurs parce que c'était deux fois la Première Guerre mondiale. Pour la Deuxième Guerre mondiale, il aurait fallu qu'ils se donnent la main à Dachau, où les résistants français et allemands ont été internés ensemble.
Ce qui a été le leitmotiv de notre action après-guerre, c'est un peu ce qu'il y a dans le préambule de la Constitution française de 1946, qui est encore valable aujourd'hui : "Au lendemain de la victoire sur les régimes qui ont tenté d'asservir et de dégrader la personne humaine". Pas sur les nations, sur les pays ou sur les peuples.
Lorsque je suis revenu, en 1947, pour la première fois dans ma ville natale de Francfort, j'ai rencontré le maire. Il sortait de Buchenwald. Je n'avais pas à me réconcilier. Nous avions la même tâche d'amener les jeunes Allemands à la démocratie pluraliste. C'est une tâche franco-allemande.
L'articulation politique en a été le plan Schuman, le 9 mai 1950. Aussi, j'espère que l'on fêtera considérablement les 60 ans, le 9 mai 2010.
CIDAL : Vous avez contribué à la réconciliation franco-allemande, et donné à des générations d'étudiants l'envie de connaître l'Allemagne et les clés pour la comprendre. Aujourd'hui, beaucoup de jeunes considèrent l'amitié franco-allemande comme un acquis. Ils semblent s'en désintéresser. Quel message avez-vous à leur délivrer ? Quelles raisons y a-t-il aujourd'hui de s'investir dans les relations franco-allemandes ? Que reste-t-il à faire ?
A.G. : D'abord, je me souviens d'une rencontre avec de jeunes Français et Allemands, à Strasbourg, sur le nouveau pont. La police et la douane avaient disparu. On ne savait pas que l'on passait d'un pays à l'autre. Je leur ai dit mon contentement. Les Allemands ont répondu "Na, und ?", les Français "Et alors ?". Il leur paraît évident qu'il n'y ait plus de frontière. J'ai dû leur expliquer que cela n'est pas évident. Cela n'a pas été facile.
Que peut-on faire aujourd'hui ? D'abord s'intéresser à l'autre pays, en apprenant la langue. L'allemand remonte en France. Il n'a jamais vraiment baissé dans les écoles de commerce : l'Allemagne est le meilleur client de la France, et l'on sait qu'il faut connaître l'allemand. Si vous cherchez un emploi, on vous demande : quelle langue savez-vous ? L'anglais. Oui, mais cela c'est évident. Quelle est l'autre langue ? Je conseille aux jeunes d'aller le plus possible en Allemagne. Et s'ils vont à Berlin qu'ils ne se contentent pas de visiter Berlin-Mitte [le centre de Berlin].
Ensuite, il faut continuer à s'investir, comme le font beaucoup de gens. Il y a toute une infrastructure humaine des relations franco-allemandes, à travers les échanges, les jumelages. Tous ne fonctionnent pas, mais ceux qui fonctionnent, représentent un lien plusieurs fois plus important qu'entre la France et n'importe quel autre pays, ou qu'entre l'Allemagne et n'importe quel autre pays. Malheureusement, du côté français, on n'a pas encore compris cette action là, et l'on a peu à peu coupé les crédits... Mais du côté allemand, il n'y a pas de recul.
CIDAL : L'Allemagne fête cette année les 20 ans de son unification. À l'époque, on disait qu'il faudrait une génération pour abolir le mur dans les faits et "dans les têtes". Les jeunes nés en 1990 ont aujourd'hui vingt ans. Où en est-on ?
A.G.: Cela dépend des générations. Les sondages sont très contradictoires. Mais je trouve important pour l'Allemagne d'aujourd'hui qu'elle arrive à surmonter des problèmes qui sont nationaux. Y compris des problèmes d'immigration, par exemple, ou encore des problèmes de justice sociale.
J'ai été profondément choqué par une déclaration de la présidente du Tribunal du travail justifiant que l'on licencie une caissière qui a pris un objet sans importance, en disant qu''un vol ne peut être toléré'. Elle ne se rend pas compte que cette femme est condamnée au chômage à vie. Un voleur de magasin ne sera jamais condamné à vie. La caissière, elle, ne trouvera aucun autre emploi. Il y a des acceptations d'injustice en Allemagne, des manques dans le système social. Il y a des incompréhensions entre les très riches en haut, et les de plus en plus pauvres en bas, qui sont exactement celles qui existent en France. Il y a là une très grande similitude, hélas, entre les deux sociétés. En Allemagne, l'économie sociale de marché, défendue par Erhard, c'était l'Ordoliberalismus, c'est-à-dire un libéralisme où il y a un ordre, garanti par l'État.
CIDAL : En France, les médias ont couvert les 20 ans de la chute du mur de Berlin de manière très complète. Les Français ont beaucoup entendu parler de l'Allemagne. À votre avis, la connaissent-ils bien aujourd'hui ? Constatez-vous encore des déficits dans la connaissance de l'Allemagne en France ?
A.G. : Il y a toujours des déficits. Mais les progrès sont fantastiques. Ce n'est pas la chute du mur qu'il faut regarder mais la campagne électorale de 2009. Jamais -et je suis les campagnes électorales depuis 1949- la presse française n'a été aussi positive, aussi claire, avec des orientations selon les journaux. Par exemple, Libération a été plus sensible aux injustices sociales, Le Figaro aux marchés. Mais c'était sérieux. C'était multiple. Chacun a publié des séries d'articles sur l'Allemagne. C'était tout à fait remarquable - et pour une fois supérieur a ce qui a été fait en Allemagne pendant la campagne française.
En revanche, il y a malheureusement encore un déficit permanent de correspondants français en Allemagne. Il y a à peu près 80 journalistes allemands à Paris travaillant à plein temps pour les médias allemands. En France, Tf1 n'a pas de correspondant à Berlin. Il y a vraiment très peu de monde, et je trouve cela tout à fait regrettable.
CIDAL : Et chez les jeunes ?
A.G. : Je constate surtout une évolution négative en générale concernant les sociétés politiques. Mais des progrès concernant l'économie, la société. On leur demande, en France, pas mal de choses. En Allemagne, on est moins contemporain, et un peu moins exigeant sur la connaissance de l'histoire. Encore que maintenant, en France, on fasse marche arrière sur l'histoire.
CIDAL : Et au niveau des cadres économiques et politiques ?
A.G. : En économie, la coopération est excellente. Ce que l'on ne dit pas assez, c'est à quel point les fonctionnaires des deux pays, dans les ministères, travaillent bien ensemble. C'est vrai depuis très, très longtemps pour le ministère de la défense et pour les deux armées. Mais c'est vrai pour des tas de ministères. Le traité franco-allemand de l'Élysée en 1963 [...] contient deux choses. La première, c'est l'Office franco-allemand pour la Jeunesse. Le second, c'était l'obligation de se rencontrer à tous les niveaux. Cela a bien réussi. Cela se voit peu, mais c'est un gros progrès qui fait avancer la coopération franco-allemande.
CIDAL : Le 4 février se tient à Paris le prochain conseil des ministres franco-allemand. Comment voyez-vous l'avenir des relations franco-allemandes ? Qu'attendez-vous des deux gouvernements ?
A.G. : Je suis un spécialiste de sciences politiques, quelqu'un qui explique après pourquoi on aurait pu prévoir. Donc je prévois très difficilement. J'aimerais que l'orientation actuelle continue. Je ne sais pas quelles sont les 40 propositions qui seront révélées par les deux responsables du franco-allemands, Pierre Lellouche et Werner Hoyer, le 4 février. Mais en tout cas, j'apprécie qu'il ait une relation à travers des conseils des ministres communs si les ministres des deux spécialités se rencontrent avant ou après ensemble pour travailler vraiment à leur spécialité. Et pas seulement une séance solennelle où l'on voit qu'il y a des ministres des deux côtés. Il y a beaucoup de travail à faire dans chaque ministère avec l'autre ministère. J'espère que les 40 propositions y contribueront fortement.
Propos recueillis par Anne Lefebvre